Les enseignants payés au mérite : absurde

Publié le par Vincent Sévigné

J'ai déjà dit que payer les enseignants en fonction de leurs « mérites » était une grave erreur. Or, semble-t-il, ce serpent de mer refait surface ; il est donc nécessaire d'en reparler.

Il faut d'abord bien comprendre qu'un enseignant est jaugé et jugé par ses élèves, et ceci constamment et non pas une fois tous les quatre ans. Mes étudiants aimaient mon enseignement alors que j'étais aux antipodes du laxisme. Par contre, dès le premier contact, mes exigences étaient précises, argumentées et raisonnables. Ajoutées au sérieux et à la compétence, il n'en faut pas plus pour convaincre un auditoire.

Et pourtant, contestataire par nature, je suis persuadé que, sauf par miracle, j'aurais été très mal noté par un inspecteur. En effet, en général, ce n'est pas l'efficacité de l'enseignant qui est estimée, mais son son obéissance à la hiérarchie et sa docilité face à des réformes toutes plus ubuesques les unes que les autres.

Je vais vous donner un exemple, rigoureusement authentique. Marie est une enseignante, pédagogue jusqu'au fond de ses tripes, qui aime ses élèves et ceux-ci le lui rendent bien. Mais Marie, comme tout bon enseignant, a du caractère et n'hésite pas à le faire savoir. Le jour de son inspection, et ce jour-là seulement, le chef d'établissement lui impose d'accueillir, dans sa classe, deux élèves qu'elle ne connaît pas, au prétexte que leur enseignant est absent. Marie apprendra ensuite que ces deux lascars sont considérés comme les trublions de l'établissement. Ceux-ci imposent leur nuisance durant toute l'inspection, et l'inspecteur, dans son rapport, se garde bien d'expliciter le décor. Il faut le savoir, les inspecteurs et les chefs d'établissement sont (presque) tous sur la même longueur d'onde : « circulez, tout va bien » : on en reparlera.

Il peut y avoir encore plus grave. Dans un pays en voie de développement, une autre Marie, coopérante, assure un enseignement de qualité. Elle ignore que l'un de ses élèves est le rejeton d'un potentat local et lui met les appréciations méritées, qui ne sont point glorieuses. A la fin de l'année scolaire, Marie devra quitter le pays d'accueil, avec la bénédiction de l'ambassade de France.

En ce qui vous concerne, peut-être que vos inspections ont été conformes à vos espérances et à votre valeur : cela peut arriver, mais sachez que vous n'êtes que l'exception qui confirme la règle

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